Comment aimer quelqu’un qui porte des blessures que l’on ne voit pas? Existe-t-il une façon optimale d’être le·la partenaire d’une personne survivante de traumas interpersonnels?
Lorsque l’on est en relation intime avec une personne ayant été blessée dans un contexte relationnel, on peut se sentir à la fois investi·e et impuissant·e face au vécu traumatique de l’autre et aux défis qui l’accompagnent (p. ex., difficultés au niveau de la confiance, de l’intimité, de la communication). Cet article explore le rôle précieux et délicat des partenaires des personnes qui ont vécu des traumas interpersonnels. Avec les bons outils, un·e partenaire conscient·e, bienveillant·e et sécurisant·e peut jouer un rôle central et contribuer à créer un espace de guérison.
Comprendre les traumas interpersonnels et leurs répercussions dans les relations intimes
Les traumas interpersonnels désignent des expériences d’adversité survenues dans un contexte relationnel (p. ex., intimidation, agression sexuelle, négligence)1. Ce type de trauma compromet non seulement la santé et la sécurité de la personne, mais aussi son intégrité et sa dignité2. Ils sont qualifiés de « trahisons sévères3» puisque ces blessures sont souvent infligées par des personnes qu’on connait, qui étaient censées aimer, soutenir et protéger, et non blesser, abuser ou agresser4. En ayant été blessé·e par une personne qu’on croyait digne de confiance, le sentiment de sécurité est ébranlé et un profond sentiment de trahison peut persister à travers les années. Pour cette raison, les traumas interpersonnels sont susceptibles de compromettre le bien-être relationnel des personnes survivantes5. Leurs conséquences touchent plusieurs dimensions des relations intimes, par exemple6,7,8,9 :
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Ces conséquences peuvent, entre autres, affecter la perception qu’a la personne survivante de son·sa partenaire et de sa relation10. Les études indiquent que plus les traumas vécus sont sévères, moins les survivant·es tendent à percevoir leur partenaire comme soutenant·e et compréhensif·ve10. Ils·elles sont souvent plus sensibles au rejet, plus méfiant·es, et ont plus de mal à croire que l’autre agit avec bienveillance8, 11, même quand ce n’est pas objectivement le cas. Ces perceptions ont une fonction : en ayant été trahi·e, abandonné·e ou invalidé·e par des personnes significatives, les survivant·es peuvent développer une forme de défense visant à les protéger d’éventuelles blessures12, c’est-à-dire des stratégies psychologiques (p. ex., méfiance, retrait) adoptées souvent inconsciemment pour éviter de revivre d’autres blessures. Ces stratégies ont répondu à un besoin d’adaptation dans un contexte relationnel menaçant ou imprévisible, mais peuvent aujourd’hui entraîner des effets nuisibles pour la qualité des liens intimes. Ces défenses sont souvent bien ancrées12. C’est pourquoi, au sein d’une relation intime, il peut être difficile pour les personnes survivantes de voir leur partenaire comme quelqu’un de fiable, aimant et sécurisant.
Le rôle du·de la partenaire dans la reconstruction post-traumatique
Chez la majorité des adultes, les partenaires intimes occupent une place centrale et représentent un refuge face aux épreuves de la vie quotidienne13. Chez les survivant·es de traumas interpersonnels, une relation intime saine peut aussi favoriser le rétablissement post-traumatique et offrir un contexte réparateur pour guérir des blessures du passé13. Une relation intime saine peut faciliter un détachement progressif des défenses développées en contexte traumatique, offrir un lieu d’exploration de nouvelles dynamiques relationnelles et favoriser des représentations positives de soi (p. ex., se voir comme étant digne de respect et d’amour) et des autres (p. ex., percevoir l’autre comme bienveillant)13. Les partenaires de personnes survivantes de traumas ont le pouvoir d’offrir un espace où la personne peut, à son rythme, réapprendre à faire confiance et à s’ouvrir à l’autre. Le·la survivant·e peut ainsi construire un lien significatif qui fait moins peur, où l’intimité et l’interdépendance semblent possibles et sécuritaires.
Être un·e partenaire sécurisant·e : quelques repères concrets
Être un·e partenaire sécurisant·e, c’est offrir un lien stable, prévisible et soutenant. À cette fin, voici des exemples d’éléments pouvant favoriser la reconstruction post-traumatique :
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La validation émotionnelle14,15 consiste à reconnaître ce que l’autre ressent, sans minimiser, corriger ou analyser ses émotions. Dire, par exemple, « je comprends que tu ressentes ça » ou « c’est correct de te sentir comme ça » permet d’accueillir l’émotion telle qu’elle est, plutôt que de la balayer par des phrases comme « ce n’est pas grave » ou « tu exagères ». Valider, ce n’est pas résoudre un problème, c’est reconnaître l’expérience vécue telle qu’elle est, sans la juger ni la nier.
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La communication claire et bienveillante14 repose sur le fait d’exprimer honnêtement ce que l’on pense, ressent et attend, tout en créant un espace sécurisant pour que l’autre puisse faire de même (p. ex., affirmer ses besoins de manière respectueuse et inviter l’autre à le faire aussi). Les non-dits, les sous-entendus ou les ambiguïtés peuvent nourrir l’insécurité. À l’inverse, une communication claire et respectueuse renforce le sentiment d’être entendu·e et considéré·e.
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La stabilité14 se manifeste par une cohérence dans les comportements, les réponses et la présence au quotidien. Les revirements soudains ou les réactions inconsistantes peuvent raviver l’insécurité. Être constant·e, prévenir des changements et tenir ses engagements sont des gestes qui contribuent à maintenir un climat rassurant.
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La sécurité relationnelle15 se développe avec le temps grâce à des interactions répétées où la personne se sent libre d’être elle-même et de se montrer vulnérable, sans peur d’être jugée, rejetée ou abandonnée. La sécurité relationnelle implique le fait de ne pas reproduire des dynamiques de contrôle, d’invalidation ou de rejet. En étant attentif·ve et sensible au ressenti de l’autre, on peut ajuster ses comportements pour favoriser un climat sécurisant.
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Le respect15 passe par une considération réelle des limites de l’autre, à tous les niveaux. Il s’agit par exemple de proposer la proximité, sans jamais l’imposer, et d’accepter les moments de silence ou les retraits sans les interpréter comme un problème (p. ex., comme un rejet). Reconnaître que l’autre a ses propres besoins, rythmes et préférences, même s’ils diffèrent des nôtres, est une marque de respect.
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La patience est essentielle, car le chemin de guérison post-traumatique n’est pas linéaire. Il peut être ponctué de détours, de doutes ou de moments de fermeture. Accepter ce rythme, sans pression ni attentes de progrès visibles, c’est offrir un soutien véritable. La patience, ici, n’est pas de l’attente passive, mais une présence active qui laisse à l’autre le temps et l’espace de se reconstruire.
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L’autonomie15,16 implique d’être disponible sans envahir, de soutenir sans diriger. La plupart des personnes survivantes ont souvent vécu des contextes où leur autonomie a été compromise. Leur redonner le pouvoir de faire leurs choix, de poser leurs limites et de cheminer à leur façon est essentiel. Il est important de reconnaître et de souligner leur capacité à avancer par elles-mêmes.
Pour conclure
Être en relation avec une personne survivante de traumas interpersonnels demande une attention particulière, une conscience des enjeux relationnels et une posture empreinte de respect, de bienveillance et de constance. Ce rôle peut être délicat et venir avec plusieurs défis, mais il est aussi profondément porteur de sens.
Ce rôle comporte évidemment des limites. Il ne s’agit ni de prendre en charge, ni de remplacer un accompagnement thérapeutique. Or, un·e partenaire amoureux·se porte un potentiel réparateur. Finalement, être un partenaire sécurisant ne signifie pas être exempt d’erreurs ou de besoins personnels. Les faux pas et les conflits surviennent dans toutes les relations, aussi saines soient-elles. Il s’agit plutôt de cultiver une relation marquée par la bienveillance mutuelle, où l’on peut à la fois reconnaître les besoins de l’autre et rester à l’écoute de ses propres limites. Faire preuve de compassion envers soi-même est aussi fondamental que de l’être envers son·sa partenaire.
Pour en savoir plus sur les effets des traumas interpersonnels dans les relations intimes
Mes blessures passées compliquent ma relation de couple (article de blogue)
Traumas interpersonnels vécus en enfance et relations de couple (article de vulgarisation)
Traumas interpersonnels en enfance et satisfaction conjugale (infographie)
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