Peut-on être un parent sensible et disponible lorsqu’on a soi-même vécu des expériences douloureuses dans l’enfance ? Cette question peut être source d’angoisse pour plusieurs adultes qui souhaitent devenir parents, mais craignent de transmettre à leur enfant les blessures de leur propre histoire. Cet article explore comment des parents ayant vécu des expériences difficiles dans l’enfance peuvent naviguer à travers leur rôle parental et, malgré ces défis, offrir à leur enfant un environnement sécurisant et bienveillant.
Comment les traumas interpersonnels de l’enfance influencent la parentalité
Les traumas interpersonnels vécus durant l’enfance (TIE) réfèrent à des expériences difficiles ou menaçantes subies pendant l’enfance pouvant nuire au bien-être et au développement1. Ces expériences surviennent généralement dans le cadre de relations proches, notamment avec des parents ou des membres de la famille1. Les expériences d’abus, de négligence, de violence ou d’exposition à la violence conjugale constituent des TIE et peuvent laisser des traces durables2. Par exemple, ils peuvent influencer la manière dont une personne perçoit et interagit dans une relation, régule ses émotions et interprète les comportements des autres1. Lorsqu’une personne devient parent, ces expériences peuvent aussi teinter sa façon de vivre la parentalité et d’interagir avec son enfant3. Certaines études montrent d’ailleurs que les enfants des parents ayant vécu des expériences de TIE présentent davantage de difficultés comportementales (p. ex., crises de colère fréquentes, agressivité, inquiétudes importantes ou humeur triste)4.
Cependant, les effets négatifs des TIE ne se transmettent pas de façon inévitable5. Plusieurs parents ayant vécu des TIE souhaitent offrir une expérience parentale différente de celle qu'ils ont eux-mêmes connue et développent une grande sensibilité aux besoins de leur enfant6. Afin de mieux comprendre pourquoi certains parents parviennent à briser ce cycle de transmission alors que d'autres rencontrent davantage de difficultés, la recherche s'intéresse de plus en plus à la mentalisation parentale. Cette capacité pourrait constituer un mécanisme important permettant de mieux comprendre comment les expériences vécues par les parents influencent le développement de leur enfant.
La mentalisation : voir derrière le comportement
La mentalisation parentale7 réfère à la capacité du parent à comprendre ses propres comportements ainsi que ceux de son enfant en fonction des émotions, intentions ou besoins sous-jacents. Concrètement, elle amène le parent à se poser des questions telles que :
- « Qu’est-ce que mon enfant ressent en ce moment ? »
- « Qu’est-ce que mon enfant pourrait essayer d’exprimer à travers ce comportement ? »
La mentalisation est une capacité qui permet de percevoir les états internes qui se cachent derrière les comportements, que ce soit la fatigue, la frustration, la peur, l’anxiété ou le besoin de réassurance7. Par exemple, un parent ayant une bonne capacité de mentalisation pourrait comprendre que la crise de colère de son enfant reflète qu’il est émotionnellement dépassé et qu’il a besoin de réconfort. Toutefois, chez certains parents ayant vécu des TIE, il peut être plus difficile de faire appel à cette capacité8. Le parent peut alors être davantage enclin à interpréter ce même comportement comme de la manipulation, de la provocation ou un manque de respect8. Or, la manière dont les parents mentalisent les comportements de leur enfant influence la façon dont ils y réagissent.
Ce que montre la recherche
Notre équipe du Projet Couples Parentaux a mené une étude auprès de 603 couples de parents avec des jeunes enfants afin de mieux comprendre le rôle de la mentalisation parentale dans le lien entre les TIE vécus par les parents et les difficultés comportementales observées chez leurs enfants âgés d’environ 3 ans et demi.
Les résultats montrent que les parents ayant vécu des TIE rapportent davantage de difficultés à mentaliser. En retour, cette moindre capacité à comprendre les états mentaux de leur enfant est associée à davantage de problèmes de comportement chez l’enfant. L’exemple fictif suivant illustre comment ces résultats peuvent se manifester dans la relation parent-enfant :
| Marc (46 ans) a vécu de la négligence émotionnelle et des critiques fréquentes de la part de ses parents. Maintenant père, il remarque que lorsque son fils Thomas (5 ans) fait une crise de colère, il a de la difficulté à comprendre ce que son enfant ressent. Il interprète le comportement de Thomas comme de la provocation et un manque de respect envers son autorité plutôt que comme un signe de frustration ou de détresse. Son interprétation accentue ses propres réactions d’irritabilité, d’impatience et de fermeture, ce qui rend l’interaction avec son fils plus conflictuelle. De son côté, Thomas reçoit moins d’aide pour comprendre, nommer et réguler ce qu’il ressent. Au fil du temps, ces interactions peuvent devenir plus tendues et être associées à davantage de crises, d’opposition et d’autres difficultés comportementales chez Thomas. |
Autrement dit, ce ne sont pas uniquement les TIE qui expliquent les difficultés observées chez l’enfant. La façon dont les parents comprennent et donnent un sens aux émotions, aux besoins et aux comportements dans la relation parent-enfant semble aussi jouer un rôle important. Cela ouvre une perspective intéressante : agir sur la mentalisation parentale pourrait contribuer à soutenir le développement de l’enfant.
Vers des relations parent-enfant plus sensibles
La mentalisation n’est pas une capacité fixe. Elle peut se développer à travers des expériences relationnelles et des interventions psychologiques9. De plus en plus de recherches montrent que les approches visant à soutenir la mentalisation parentale peuvent contribuer à réduire la transmission intergénérationnelle des difficultés associées aux TIE et à favoriser des relations parent-enfant plus sécurisantes8.
Au quotidien, il existe des stratégies simples permettant aux parents de développer leur capacité de mentalisation. Par exemple, les parents peuvent développer leur capacité de mentalisation en consacrant quelques minutes à la fin de la journée à écrire dans un journal une interaction marquante vécue avec leur enfant. Ils peuvent d'abord décrire la situation selon leur propre point de vue, puis tenter de la revisiter en se mettant à la place de leur enfant.
- « Que pouvait-il ressentir à ce moment-là? »
- « Qu'essayait-il de communiquer par son comportement? »
- « Quelles étaient peut-être ses intentions ou ses besoins? »
Par la suite, les parents peuvent également réfléchir à leurs propres pensées et émotions, à leur intensité, ainsi qu'à l'influence qu'elles ont pu avoir sur leur façon de réagir. Enfin, ils peuvent se demander s'il existait une autre manière d'interpréter la situation ou d'y répondre. Réalisé régulièrement, cet exercice pourrait favoriser une meilleure compréhension des états mentaux de chacun·e, développer l'empathie et aider les parents à adopter des réponses plus sensibles, réfléchies et adaptées aux besoins de leur enfant.
Cependant, si cette démarche demeure difficile ou suscite une grande détresse, consulter un professionnel de la santé mentale peut représenter une étape importante pour soutenir le développement de la mentalisation parentale et favoriser une relation parent-enfant plus harmonieuse.
Ressources
Info-Social ou Info-Santé :
24h/24, 7 jours
Info-Santé (option 1) ou Info-Social (option 2) 811 est un service de consultation téléphonique gratuit et confidentiel. Les intervenant⋅e⋅s peuvent, au besoin, vous référer vers une ressource appropriée dans le réseau de la santé et des services sociaux ou une ressource communautaire.
24h/24, 7 jours
Service par des intervenant⋅e⋅s professionne⋅le⋅ls spécialisé⋅e⋅s dans la relation parents-enfants.
Service téléphonique (1 800 361-5085) et clavardage en ligne.
Lundi au vendredi, de 8h à 17h
Un service anonyme et gratuit de consultation professionnelle concernant l’éducation et les relations parents-enfants.
Service téléphonique 514 525-2573
Sans frais (région) 1 866 329-4223
Organisme offrant des services et conseils juridiques professionnels, une banque de ressources communautaires, des sessions d’information et une ligne d’écoute téléphonique pour les personnes vivant des problèmes familiaux.
Montréal 514 593-4303
Sans frais (région) 1 800 361-8453
Le Réseau pour un Québec Famille :
Le Réseau pour un Québec Famille est un organisme à but non lucratif regroupant des organismes nationaux soucieux de la situation des familles québécoises. Leur site internet permet de découvrir les Maisons de la famille de votre région.
Institut National de la Santé Publique du Québec :
Listes avec des liens vers des associations, des organismes et des groupes de soutien du Québec qui peuvent aider les parents (banques alimentaires du Québec, ressources à la petite enfance, soutien lors d’un deuil périnatal, etc.).
Ressources éducatives
Devenir parent – Gouvernement du Québec :
Guide offrant une vue d’ensemble des programmes et services gouvernementaux offerts aux nouveaux ou aux futurs parents.
Le Bébé - Gouvernement du Québec (INSPQ) :
Guide qui comprend des informations sur les différentes caractéristiques du nouveau-né, les façons de communiquer, le sommeil et le développement de l’enfant.
Société canadienne de pédiatrie – Soins de nos enfants :
Site offrant de l’information donnée par des pédiatres canadiens sur la santé et le bien-être des enfants et adolescent⋅e⋅s.
Site publiant des articles et des ressources basés sur la science pour les parents et les familles.
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